Le mal des banlieues n’est-il qu’un hasard ?
Par jm, jeudi 24 novembre 2005 à 19:50 :: General :: #6 :: rss
Faire
porter le chapeau du malaise des banlieues au citoyen
français
moyen, et aux entreprises, au motif de racisme est un peu
“fort de café”.
Dans tous les autres métiers, quand il arrive un problème, l’Etat cherche des responsables et, généralement, en trouve. Pourquoi, dans le cas précis du “malaise des banlieues” une telle chape de plomb, une telle langue de bois, une telle absence de mise en cause et de débat constructif ? Ne pourrait-on pas rechercher un peu les responsables de cette catastrophe qui est, effectivement, nationale avant d’investir des milliards, nos milliards, dans des mesures partielles, qui apparaissent comme désordonnées et sans fondement rationnel.
Le problème ne vient-il pas d’abord du principal acteur du système, à savoir le mouvement HLM lui même, dont les filiales de la Caisse des Dépôts ont été, depuis des années, le leader ?
En fait, il ne faut pas être un bien grand spécialiste pour se rendre compte que cette structure de production du logement social organise et pérennise la ségrégation depuis la reconstruction d’après la guerre de 1940 - 1945.
D’abord, les HLM ne peuvent, ou ne veulent,
- ni construire ni gérer les équipements sociaux
nécessaires aux logements des familles les plus fragiles,
alors que l’on admet pourtant qu’il faut des
services d’accompagnement pour d’autres
catégories de citoyens comme les personnes
âgées, les personnes handicapées, les
étudiants, ...
- ni créer ni gérer des locaux commerciaux et
d’activités, pourtant indispensables à
l’équilibre et la sécurité
des territoires.
La majorité des organismes n’ont eu, et n’ont encore aujourd’hui au moment ou je vous écris, de cesse que de faire la chasse aux artisans et aux commerçants qui veulent s’implanter dans leurs immeubles, même quand les règles d’urbanisme demandent la création de locaux commerciaux en pieds d’immeubles.
Ce sont donc ces sociétés d’HLM qui sont les principales responsables de la ségrégation urbaine et de la création des cités dortoirs, partiellement pour des raisons administratives ou financières, mais pas seulement, probablement également aussi pour des raisons idéologiques.
Les politiques ont donc également leur part de responsabilités. Il est surprenant, par exemple, qu’aujourd’hui le programme de construction de l’Etablissement Public Seine Arche ne comprenne qu’un très petit nombre de logements en accession à la propriété, (alors que la Commune de Nanterre dispose déjà d’un parc HLM pléthorique), et que ce programme ne comprenne très peu de locaux commerciaux et d’activités en pied d’immeubles.
Cette remarque vaut pour d’autres communes ayant les mêmes caractéristiques sociales et politiques.
Quand aux architectes, les plus médiatiques et les plus influents d’entre eux, depuis des années, ont fait leur notoriété en s’acharnant à vouloir faire vivre les gens modestes et fragiles dans des logements expérimentaux, parce que les gens qui avaient les moyens de s’acheter leurs logements, ou de le louer sur le marché libre, ne voulaient pas de leurs inventions et de leurs théories souvent très éloignées des soucis et des souhaits des citoyens souhaitant vivre et s’intégrer efficacement dans la collectivité nationale.
Ces architectes influents, ont donc imposé une ségrégation par la forme architecturale et urbaine.
L’expression “C’est une HLM” est d’ailleurs passée dans le vocabulaire populaire pour caractériser une habitation mécanique, à l’esthétique minimaliste et en opposition avec les formes architecturales et urbaines traditionnelles.
Je me souviens comment les enseignants “bien pensants” de l’école d’architecture UP1, dans laquelle j’étais élève dans les années 1970, faisaient l’apologie la forme urbaine de la Grande Borne à Grigny de l’architecte Aillaud ou de Sarcelles.
Nous sommes les champions européens des tours et des barres dans les champs de betteraves. Quand je lis, dans votre numéro, que les architectes vont se pencher sur les banlieues, on peut frémir d’avance. Depuis Le Corbusier, les plus influents d’entre eux sont les principaux responsables de la théorisation du bonheur dans les cités dortoirs !!!!!!
Nous payons collectivement les conséquences de ces théories abstraites, prétentieuses et doctrinaires qui, finalement, n’ont servi qu’à enrichir quelques acteurs impliqués dans la constructions de ces cités.
L’Etat, en tant que puissance d’approbation de ces théories et pratiques porte une part de responsabilité et devrait donc s’attaquer aux racines du mal qui sont d’abord dans la pensée de l’urbanisme et de l’architecture des cités, puis dans les modes de décision, de financement et de production du logement en général et du logement social en particulier.
Faire son Mea Culpa, reconnaître ses erreurs, c’est difficile évidemment, mais c’est la seule façon de retrouver une cohérence dans l’action, d’éviter des mesures hétéroclites et désordonnées, en redonnant une lisibilité à l’action, qui n’en a pas aujourd’hui, et un espoir à ceux qui subissent, au quotidien, les conséquences de ces errements.
J’aimerais savoir si d’autres personnes pensent comme moi. Vous pouvez faire état de cette opinion si vous le souhaitez .... Et je peux facilement vous écrire plusieurs pages sur le sujet.
Bien à vous
Michel Raabe
ingénieur, architecte et urbaniste de formation et de coeur